L’Europe se trouve aujourd’hui dans une situation difficile et dangereuse. Comme l’a révélé Proton en août dernier, 66 % des entreprises françaises côtés en bourse (et 74 % des entreprises européennes) dépendent de services technologiques américains pour leurs opérations courantes. Qu’il s’agisse d’envoyer des emails ou de faire fonctionner des infrastructures critiques dans le cloud, l’Europe a confié son destin numérique à quelques grands fournisseurs américains, et au gouvernement auquel ils rendent des comptes.

Ce rapport apparaît aujourd’hui prémonitoire. Au cours des derniers mois, des fissures sont apparues au sein de l’alliance transatlantique, autour des questions de tarifs douaniers et de territoires, jusqu’à culminer avec une récente menace de Washington de rompre avec l’OTAN elle-même.

Comme l’a déclaré Andy Yen, PDG de Proton, lors d’une récente conférence tenue à l’occasion de l’édition 2026 du Forum InCyber(nouvelle fenêtre) : « Si Trump veut s’emparer du Groenland, il n’a pas besoin d’utiliser la force. Il lui suffit de dire : “Demain, Google, Apple, Microsoft et Amazon cesseront de fonctionner dans votre pays si vous ne me cédez pas le Groenland.” Si cela arrive, le Danemark n’aura d’autre choix que de signer dans l’heure. »

La souveraineté numérique de l’Europe n’a jamais été une priorité tant que l’ordre post-guerre froide restait stable. Aujourd’hui, alors que ses fondations vacillent, les risques sont devenus trop évidents pour être ignorés. Et certaines organisations passent à l’action. Le gouvernement français réduit déjà son utilisation de Microsoft Windows(nouvelle fenêtre), tandis que d’autres pays européens prennent des mesures similaires(nouvelle fenêtre).

Notre récente enquête révèle que les consommateurs européens soutiennent ces initiatives. Près des trois quarts d’entre eux estiment que leur pays est bien trop dépendant des États-Unis en matière de technologie. 85 % des Français interrogés ont exprimé leur inquiétude face à cette dépendance, et plus de la moitié (56 %) ayant suivi l’actualité récente ont déclaré que les tensions croissantes entre les États-Unis et l’Europe les motivent à préférer les services européens.

Les impératifs stratégiques et de sécurité sont clairs pour les responsables politiques européens. Mais qu’en est-il des dirigeants d’entreprise ? Repenser l’outillage technologique de son entreprise représente à la fois un défi pratique et un véritable changement de mentalité.

Si vous êtes manager et que vous réfléchissez à vos prochaines étapes, voici trois questions essentielles à vous poser.

Faut-il investir ?

À la fin des années 2000, le gouvernement chinois a pris conscience de sa trop grande dépendance au pétrole étranger. Il a alors commencé à investir massivement dans la création d’une industrie nationale du véhicule électrique. Près de vingt ans plus tard, les constructeurs chinois produisent environ deux véhicules électriques sur trois (nouvelle fenêtre)vendus dans le monde.

Si les décideurs chinois avaient considéré l’automobile comme un simple coût, ils auraient continué à acheter des voitures thermiques fiables au Japon ou à Detroit. Au lieu de cela, ils ont décidé que la technologie automobile était un investissement. Ce choix a porté ses fruits : il a permis à la Chine de bâtir une puissante industrie nationale et d’offrir au monde entier des voitures de qualité à des prix abordables.

Les dirigeants d’entreprise sont confrontés à une décision similaire concernant leurs outils internes. La dépendance à des fournisseurs étrangers offre de la commodité, mais elle peut se faire au détriment de la sécurité et de la durabilité.

Lorsque vous évaluez les options pour votre stack technologique, il est tentant d’opter pour le choix le plus « sûr ». Comme le dit le vieil adage : « Personne n’a jamais été licencié pour avoir acheté IBM. » Pourtant, la technologie n’est pas une marchandise comme les autres. Les décisions d’achat méritent une réflexion plus profonde et une vision à long terme :

  • Mes fournisseurs de services partagent-ils mes valeurs et ma vision ?
  • Mes données d’entreprise sont-elles correctement sécurisées et confidentielles en permanence ?
  • En cas de changement géopolitique, suis-je propriétaire de mes données ?
  • Mon stack technologique sera-t-il un atout ou un handicap lorsque je chercherai de nouveaux clients ?

Notre Rapport 2026 sur la cybersécurité des PME européennes montre que l’utilisation de technologies sécurisées constitue un avantage concurrentiel pour 66 % des entreprises. Et le prix de ces services n’est souvent pas plus élevé ; il peut même être moins cher d’acheter local.

Est-ce du « sovereignty washing » ?

Après le greenwashing(nouvelle fenêtre) et le privacy washing, voici venu le temps du digital sovereignty washing.

Les géants américains de la tech savent que la souveraineté numérique est un sujet sensible pour les entreprises européennes. C’est pourquoi Google et Microsoft mettent en avant leur « Sovereign Cloud » et une « frontière européenne des données » qui donnent l’illusion d’un contrôle local. « Découvrez un cloud souverain sans compromis », promet Microsoft.

Il s’agit en réalité de pur marketing. Et ce marketing est dangereux, car rien n’est pire qu’une fausse impression de sécurité.

La souveraineté numérique ne se limite pas à traiter et stocker les données sur le territoire européen. Elle implique également le contrôle de la fourniture des logiciels et la protection contre la surveillance étrangère. Or, la réalité est bien différente du discours marketing.

Voici ce que signifie réellement leur notion de « Sovereign Cloud » :

  • Les mises à jour de sécurité et les décisions de développement des produits sont prises à l’étranger ;
  • Les logiciels sont en code source fermé, ce qui empêche toute vérification indépendante des mesures de sécurité ;
  • Les fournisseurs restent soumis à des lois étrangères, comme le CLOUD Act, qui autorise la surveillance gouvernementale, même sur des serveurs physiquement situés en Europe ;
  • Des pressions géopolitiques peuvent entraîner des interruptions de service ou des modifications de tarifs et de politiques ;
  • Les capitaux européens continuent de financer l’innovation et la création d’emplois aux États-Unis.

De plus, les entreprises américaines pourraient abandonner purement et simplement l’idée de frontières de données. En avril 2026, Microsoft a précisément pris cette direction en activant par défaut le « flex routing »(nouvelle fenêtre) pour ses clients européens, permettant ainsi le traitement des données hors d’Europe.

Si votre frontière de données peut être franchie aussi facilement, il ne s’agit plus de souveraineté, mais de sovereignty washing.

Existe-t-il des alternatives européennes ?

L’Europe vient seulement de prendre conscience du problème de sa dépendance à la tech américaine. Pourtant, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. Les entreprises américaines dominent le marché mondial des entreprises depuis les débuts du cloud computing, plaçant jusqu’ici l’industrie européenne en position de faiblesse.

Mais ces dix dernières années, la donne a commencé à changer, particulièrement dans le domaine des logiciels d’entreprise. Du cloud computing(nouvelle fenêtre) à la sécurité réseau et la gestion des mots de passe en passant par les assistants IA, les fournisseurs européens atteignent désormais la parité fonctionnelle avec leurs concurrents mondiaux.

Dans certains cas, ces fournisseurs dépendent encore d’infrastructures américaines, mais ce n’est pas systématique. Par exemple, Lumo AI de Proton fonctionne avec des modèles open source hébergés sur des serveurs européens, sous juridiction européenne. Ironiquement, grâce au RGPD et à une architecture de chiffrement respectueuse de la vie privée, les entreprises américaines elles-mêmes peuvent parfois obtenir un meilleur contrôle et une meilleure protection de leurs données en confiant leur stack technologique à des acteurs européens.

En choisissant des alternatives européennes(nouvelle fenêtre) et en soutenant la tech locale, la prochaine génération d’entrepreneurs et de développeurs pourrait bien délaisser la Silicon Valley au profit de Paris, Munich ou Genève. Un cercle vertueux se met alors en place.

Aucune politique imposée d’en haut ne suffira à mettre fin à la dépendance précaire de l’Europe. Celle-ci prendra fin grâce à la somme de milliers de choix individuels.